Les applications de mise en relation pour ados promettent des échanges entre jeunes, des rencontres “fun” et sans danger. Dans la réalité, elles ouvrent des espaces entiers à la prédation sexuelle des mineurs. Depuis 2020, les alertes se multiplient sans que rien ne change. Infiltration dans le monde de la pédocriminalité sur le net.
J’ai 14 ans. En tout cas, à l’écran. Pas de photo, un pseudo banal, “emma_csts”. En deux minutes, mon profil est créé sur Rencontre-Ados. Aucune vérification d’âge ni d’identité, pas de filtre, pas de modération. En 5 minutes, des demandes en chaîne « d’amitié ». Quelques secondes après, mes premiers messages : « tu veux tenter des choses excitantes », « plutôt gros ou petits seins », « envoie moi ton corps ». Ce sont des profils anonymes comme le mien. Certains ne se cachent pas. Derrière les « 16 ans » affichés, barbes, tatouages, quelques rides. Rencontre-Ados promet un “espace d’échange entre jeunes de 13 à 25 ans”. C’est un terrain de chasse, où le gibier est jeune
Trop jeunes pour Tinder, mais trop connectés pour s’en passer
Depuis quelques années, un nouveau théâtre de l’amour numérique s’est développé : celui des applications de socialisation destinées aux jeunes.
Derrière des noms colorés et des slogans rassurants, un même modèle se répète. Des applications promettent l’amitié, la bienveillance et le lien social. Dans leurs usages, elles fonctionnent comme de véritables espaces de rencontre. Ouverts aux mineurs sans contrôle d’âge réel. Ces plateformes ont prospéré sur un créneau peu encadré : les 13–21 ans. Pour la plupart trop jeunes pour Tinder, mais trop connectés pour s’en passer.
Yubo, fondée en 2015, revendique 85 millions d’utilisateurs dans 140 pays. Wizz, apparue pendant le confinement, annonce 15 millions d’inscriptions. Crush, avant son retrait provisoire du Play Store, comptait plus de 2,5 millions de téléchargements. Et de nouvelles venues, comme Ghosted, Sondago, Purp ou Azar, continuent d’émerger sans réel cadre légal.
Plus d’un quart des 13–17 ans cherchaient à « faire de nouvelles rencontres en ligne » pendant les confinements, selon l’étude « Cyber-harcèlement et santé psychologique » menée par le laboratoire de psychologie de l’Université de Bordeaux. Un terrain fertile pour ces plateformes qui promettent de combler l’isolement. Des remèdes à la solitude ? Elles reproduisent les mêmes mécaniques addictives que les applis de dating.
Les fonctionnalités sont les mêmes que Tinder : match, like, chat privé, profil public. Un simple glissement sémantique : “amis” plutôt que “rencontres”. Ce camouflage permet de contourner la régulation. Mais il conserve la même logique de séduction et d’exposition.
« Là où il y a des mineurs, il y a des pédos »
“Ces espaces de socialisation sont devenus les nouveaux terrains de prédation, là où il y a des mineurs, il y a des pédos”, alerte Cédric Teynat, président de l’association Les Enfants d’Argus.
L’association a pour objet d’œuvrer activement contre la pédocriminalité, en mettant en évidence de présumés agresseurs sur tous les supports et en les signalant aux forces de l’ordre. Ses bénévoles procèdent d’ailleurs eux-mêmes à la traque en ligne en se faisant passer pour des mineurs.
« Le pédophile, ce n’est pas forcément un type de 67 ans qui s’appelle Didier », ironise-t’il. « Ça peut être un jeune, un étudiant, un voisin. Dès qu’on est attiré par des fillettes, c’est qu’on a un problème. Point. »
Lola* a 14 ans en 2021. Par ennui, elle télécharge Yubo. L’une des spécificités de la plateforme est le mode “live”, où plusieurs utilisateurs peuvent discuter face caméra. Un soir, alors qu’elle regarde un live, deux hommes d’une vingtaine d’années, plutôt connus sur l’application, l’invitent à les rejoindre.
Elle accepte. “Tu veux sucer lequel ?” Sous la pression des deux hommes, Lola répond vaguement, avant de quitter le live. L’un d’eux la recontacte en message privé. Il l’appelle et lui propose de venir chez lui pour avoir un rapport sexuel. Elle a 14 ans. Lui, plus de 20.
L’application Yubo a été à plusieurs reprises pointée du doigt pour des cas de grooming (manipulation d’un adulte vers un mineur), détournement de mineurs, d’agressions sexuelles et de chantage aux nudes (photos ou vidéos à caractère sexuel).
Autre exemple : Crush, lancée en 2022 par la créatrice de contenu Ophénya, se présentait comme un espace “fun pour les 10–21 ans”. Une enquête du Parisien y a pourtant révélé l’absence totale de modération et des interactions entre majeurs et adolescentes. En 2024, c’est Wizz qui fait scandale, citée dans plusieurs cas de sextorsion.
La bête noire, Rencontres-Ados. Créé en 2006, demeure en ligne. Aucune vérification d’identité, aucune modération visible, la pédocriminalité aux yeux de tous. A l’automne 2023, les députés Agnès Carel et Henri Cabanel alertaient le Parlement sur les dangers de cette application. Le ministre délégué au Numérique Jean-Noël Barrot annonçait avoir pris en compte ces signalements et avoir saisi la procureure de la République. Retirée du Play Store, elle est encore disponible sur le net. Deux ans plus tard, rien n’a changé.
“C’est le symbole du vide numérique : un site où les mineurs s’exposent et où les adultes chassent, sans que personne ne soit responsable” résume Cédric Teynat.
Y entrer, un jeu d’enfant
La méthode d’enquête consiste à créer des profils d’apparence adolescente sur plusieurs de ces plateformes afin d’évaluer concrètement la réalité, observer les interactions, tester les processus d’inscription et signaler des comptes suspects afin de mesurer les délais et l’efficacité de la modération.
Entrer dessus est un jeu d’enfant. Une adresse mail, une date de naissance, un clic sur “J’ai plus de 13 ans”. Le tour est joué. Aucune vérification d’identité. Pas de contrôle facial, pas de document exigé.
La porte est grande ouverte pour la quasi-totalité des plateformes. N’importe qui peut s’y inscrire, quel que soit son âge ou ses intentions.
Sur Crush, dès l’ouverture, défilent des dizaines de selfies de jeunes filles, rarement au-delà de 14 ans. Le principe est simple : “crush” pour liker, “match” pour discuter. Un catalogue. En quelques minutes, après avoir posté une photo volontairement “jeune”, les premiers “crushs” arrivent. Quelques profils d’adolescents, une majorité de comptes anonymes : “guillouch.rr”, “Remi.v”, “Loulou42”… Dans les chats publics « coucou je suis une 2011 est-ce qu’une fille pourra venir privé, je complexe sur quelque chose j’aurai besoin d’aide », en photo de profil une voiture cassée. Pas plus d’information. « cherche fille dans le 45 » « fille asiatique dans le 66 ? », toujours anonyme.
Seul Yubo fait figure d’exception relative. Depuis les scandales, l’application tente de se racheter une image : elle a relevé son âge minimum à 18 ans et déployé un système de vérification biométrique via Yoti, une technologie basée sur l’intelligence artificielle et l’analyse du visage. Une avancée saluée par certaines associations, son efficacité reste discutée.
Des utilisateurs affirment encore pouvoir contourner le système en téléversant la photo d’une autre personne, ou en modifiant leur âge avant la vérification.
Les chiffres qui alertent
“Pour entrer en boîte de nuit, il faut montrer sa carte d’identité. En ligne, il suffit de cocher une case”, souffle Matthieu*. Matthieu avait 15 ans lorsqu’il a rencontré Noah, 27 ans, sur l’une de ces plateformes. Une discussion anodine, quelques messages, un rendez-vous, puis un rapport sexuel qu’il dit aujourd’hui avoir “accepté sans comprendre”. Seulement, un goût amer est resté.
Mineurs comme majeurs peuvent s’y croiser en toute tranquillité. Sur les sites “pour ados”, des adultes. Sur ceux “pour majeurs”, des jeunes. Une porosité totale, entretenue par l’absence de cadre juridique strict. Pourtant, plus ces plateformes gagnent en notoriété, plus elles sont associées à des risques de pédocriminalité.
Bientôt Banal
“Tout le monde sait que y’a des pédos”, reconnaît Thomas, 17 ans, ancien utilisateur. “Si j’ai envie de me taper une MILF (acronyme désignant une « Mère que j’aimerais baiser » en anglais) je m’inscris direct.” Lâche t’il, sans pression. Vite corrigé par son ami « une MILF t’es fou!? Y’a que des vieux mecs là bas » Derrière la désinvolture adolescente, une réalité brutale : ces espaces numériques sont perçus, y compris par leurs utilisateurs, comme des zones de risque.
Pour l’association Touche pas à mon enfant, la situation est telle qu’elle a interpellé le Premier Ministre pour que la lutte contre la pédocriminalité soit la grande cause nationale. L’association a pour mission principale d’aider les familles de victimes, notamment en apportant des conseils juridiques.
« Notre organisation Touche pas à mes enfants a été alertée à plusieurs reprises par des parents et des enseignants concernant des plateformes présentées comme « sites de rencontres pour adolescents ». Nous avons constaté que ces espaces numériques sont facilement accessibles à des adultes malintentionnés, sans aucun contrôle réel de l’âge ni de l’identité. », explique Najat Anwar, présidente de l’association.
Elle ajoute : « Notre position est claire : la fermeture immédiate des sites de rencontres visant les mineurs, la mise en place d’un contrôle d’identité obligatoire pour toute plateforme de rencontre, et des sanctions légales pour les hébergeurs qui permettent à des adultes d’entrer en contact avec des mineurs. »
L’écosystème de l’impunité
Des enquêtes, des pétitions et des alertes répétées, aucune de ces plateformes n’a véritablement fermé. Année après année, les signalements s’empilent, les affaires s’enchaînent, les promesses s’effritent. À chaque scandale, un communiqué de circonstance, une “mise à jour de sécurité”, un logo qui change, et tout recommence. Les plateformes savent. Les autorités aussi.
Interrogée sur ces dérives passées, l’équipe de communication de Yubo a reconnu que l’entreprise avait « essuyé des plâtres ». Elle a toutefois précisé que Yubo ne souhaitait plus « encore et toujours revenir sur des événements passés » car Yubo se considère comme un « modèle » et « leader sur la safety ».
Résultat : un écosystème de l’impunité, où tout le monde se renvoie la responsabilité, et où personne ne ferme la porte. Pourquoi ?
Nombre de ces plateformes profitent d’un angle mort juridique : elles sont hébergées à l’étranger, souvent dans des pays où la législation numérique est moins contraignante que celle de la France. C’est le cas de Rencontre-Ados, hébergé en Belgique. Sans mentions légales conformes à la loi française sur la confiance dans l’économie numérique (LCEN, article 6-III). Aucune adresse, aucun responsable identifié. Pourtant, il reste accessible, dix-neuf ans après sa création.
Pour Crush et Ghosted, l’hébergement exact n’est pas public. Leur éditeur n’est pas basé en France, ce qui suffit déjà à compliquer l’action des autorités. En cas de signalement massif, les autorités françaises ne peuvent ni bloquer ni sanctionner directement ces sites. Beaucoup utilisent aussi des services d’anonymisation, comme Cloudflare ou des noms de domaine protégés par des sociétés-écrans. Impossible d’identifier les véritables responsables.
Ce système permet aux éditeurs de jouer avec les frontières : les contenus sont accessibles depuis la France, mais hors d’atteinte des régulateurs français. L’ARCOM, la CNIL et la plateforme Pharos peuvent émettre des signalements, mais leurs marges d’action restent limitées.
Le loup déguisé en agneau
Le problème fondamental n’est pas l’absence de lois, mais le contournement calculé de celles-ci. Ces plateformes exploitent une faille juridique majeure en se présentant comme des “applications de socialisation”, et non comme des sites de rencontre. Leur argumentaire est simple : elles se comparent à des géants comme Instagram ou TikTok, de simples espaces où l’on “crée du lien” et “partage du contenu”, et non où l’on “cherche un partenaire”.
Cette nuance sémantique est un choix stratégique lourd de conséquences. Me Murielle Cahen, avocate au barreau de Paris reconnue pour son expertise en droit du numérique et en protection des mineurs, insiste sur ce point : « Les applis évitent le terme “site de rencontre”, qui entraîne une réglementation plus stricte sur la publicité, la protection des mineurs, la vérification d’âge, et les obligations renforcées. »
En se soustrayant à cette qualification, ces plateformes échappent à plusieurs niveaux de contraintes légales. Elles contournent d’abord la réglementation sur la publicité et la déontologie, qui encadre les pratiques commerciales agressives et trompeuses des sites de dating. Mais le point de bascule est la vérification d’âge et l’identité numérique : là où les plateformes de rencontre traditionnelles sont de plus en plus incitées, voire contraintes par les projets de loi sur la majorité numérique, à mettre en place des dispositifs de vérification robustes, la simple case à cocher pour certifier son âge suffit dans le champ du « social ». Enfin, elles allègent leurs obligations de modération : le statut de « réseau social » permet de se contenter d’une surveillance a posteriori, évitant la charge d’une vigilance a priori qui serait de mise sur un site de rencontre explicite.
« En se présentant comme des réseaux sociaux “amicaux”, elles restent dans un cadre juridique plus souple. C’est donc bien un choix stratégique : cela leur permet d’attirer un public mineur sans supporter les contraintes d’un site de rencontre adulte. On est face à un vide ou flou juridique… », développe Maître Cahen.
Ce « flou » est leur principale zone de profit. Il leur permet de maintenir une immense audience adolescente sans le coût d’une infrastructure de sécurité adaptée, garantissant ainsi l’accès aux mineurs. En cas de dérive, la plateforme peut se retrancher derrière son statut de simple hébergeur de contenu, renvoyant la responsabilité aux utilisateurs et s’assurant l’impunité.
Cependant, Maître Cahen rappelle que ce statu quo est contesté : « …que le législateur tente de combler (majorité numérique, projets de régulation ARCOM). » Les travaux en cours visent précisément à rendre cette ambiguïté sémantique caduque, en imposant la vérification d’âge dès lors qu’un risque est avéré. Cette ambivalence est payante : elle garantit aux entreprises une audience massive tout en leur permettant de contourner les réglementations les plus strictes. Dans leur monde, la vigilance freine la croissance, et la sécurité ne rapporte pas.
Usage d'Internet par les 11-17 ans
Synthèse Arcom - Données récentes
Utilisation des plateformes en ligne
Point d'attention : Sites de rencontres
15% des adolescents de 11-17 ans utilisent des sites de rencontres
Bien que ce pourcentage puisse sembler faible comparé aux autres plateformes, l'utilisation de sites de rencontres par des mineurs pose des questions sérieuses en termes de sécurité et de protection de l'enfance.
Problématiques de vérification d'âge
Fausse date de naissance
Âge minimum non respecté
62% des adolescents ont déclaré une fausse date de naissance lors d'au moins une inscription en ligne, et 65% n'avaient pas l'âge minimum requis pour s'inscrire.
Source : Arcom - Synthèse sur l'usage d'Internet par les 11-17 ans
L’économie de l’attention
Le cœur du modèle économique est simple : plus d’utilisateurs, plus de temps passé, plus de données, plus d’argent. Chaque minute passée à scroller, liker ou chatter devient profit.
La catégorie dite du “social discovery”, ces applis qui prétendent “faire rencontrer” sans jamais dire “dater” pèse désormais plusieurs milliards d’euros à l’échelle mondiale, d’après les rapports du marché mobile. Selon les rapports d’analystes spécialisés sur le marché mobile (tels que Sensor Tower ou Statista), le marché global des applications de dating et de social discovery a été évalué à plus de 7 milliards d’euros en 2023, avec des projections de croissance à deux chiffres d’ici 2028.
Le segment spécifiquement axé sur le social discovery et les plateformes de live streaming associées (où l’on monétise les interactions directes, comme sur Yubo) est en pleine expansion.
La monétisation de l’attention y est un moteur central. Les adolescents, par leur disponibilité et leur réactivité émotionnelle, en sont la cible la plus rentable.
Cette logique de croissance permanente crée un conflit d’intérêts. Plus les plateformes verrouillent la sécurité, plus elles risquent de freiner l’arrivée de nouveaux utilisateurs. Les revenus en seraient impactés. La prudence coûte cher, la négligence rapporte. Yubo interrogé à ce sujet n’a pas souhaité répondre.
« Une modération lourde coûte cher (équipes humaines + IA performante), alors que la rentabilité repose sur des coûts faibles. En clair : l’intérêt économique pousse ces plateformes à privilégier la croissance et la rétention des jeunes utilisateurs, plutôt qu’une sécurité maximale. C’est précisément ce que dénoncent les associations de protection de l’enfance. » Confirme Maître Cahen.
Dans ce théâtre numérique, chacun joue son rôle. Les plateformes font la comédie, les pouvoirs publics assistent au spectacle, les associations sonnent l’entracte, et les dérives tiennent le premier rôle. Mais quand le rideau se ferme, personne n’applaudit les victimes. “On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.” Rimbaud l’écrivait à cet âge, main dans la main avec Verlaine, de dix ans son aîné. Un siècle et demi plus tard, plus rien n’est sérieux quand on a dix-sept ans.
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